Laboratoire Arc Atlantique (LLCAA)


Modèles de cohésion et fractures dans des sociétés hiérarchisées

 Axe 2

Un second axe sera constitué par une réflexion sur les discours de l’époque classique et néo-classique. Ce questionnement permettra de confronter deux périodes éloignées dans le temps et différentiées par leur degré de cohésion sociale respectif, mais qui partagent sans doute des propriétés communes qui seront à mettre en lumière. Le rôle de la détermination des imaginaires par le contexte et la rétroaction de ces représentations sur le devenir des événements s’enrichira de cet apport diachronique, indispensable à une mise en perspective au sein de la thématique. Les membres du laboratoire spécialistes de théâtre espagnol pourront trouver là l’occasion d’apporter leur pierre à l’édifice et des fructueuses collaborations avec d’autres unités de recherche (Lettres Françaises, universités étrangères) pourront ouvrir les perspectives.  

Dans le prolongement des recherches déjà menées et dans le cadre des imaginaires du lien social, seront privilégiées les thématiques suivantes :

  1. De la hiérarchie sociopolitique à la contrainte religieuse
  2. Les systèmes de personnages littéraires : codes, mutations, transgressions
  3. Le passé à la lumière du présent : résurgences, relectures, adaptations   

Lien social contraint (religion, parenté-mariage, hiérarchies sociales) ou lien social choisi (amitié-amour, réseaux d’intérêts communs) configurent un imaginaire porté par des discours de tout type qui en garantissent en même temps la pérennité et la vigueur. Dans la société hispanique baroque et néo-classique, par exemple, au-delà de la représentation plus ou moins contrôlée et codifiée que ceux-ci en donnent, apparaissent des ruptures plus ou moins franches, depuis les discours innovants contemporains ou immédiatement antérieurs à la Ilustración jusqu’aux failles et ruptures qui affleurent de façon interne dans des corpus aussi codifiés que la comedia, la novela sous ses différents genres, le dialogue, les écrits politiques ou « d’idées » (arbitrisme, littérature d’emblèmes). On interrogera donc dans un premier temps la façon dont le questionnement du lien social dialogue avec les liens hiérarchiques institués ou au contraire les remet en cause (v. infra, « thème 1 »).

Le théâtre, phénomène littéraire et social à la fois, suscite en soi un intérêt particulier puisque celui-ci joue et rejoue le lien social autant par la mise en intrigue des relations entre ses personnages fortement codifiés que par ses écarts à une norme dramatique et sociale sans cesse dénouée pour être renouée, ou, plus exceptionnellement, non-renouée à la fin de la représentation. De semblables ruptures et renégociations du lien social sont observables également dans la novela (de chevalerie, picaresque, byzantine..) ainsi que dans les genres « sérieux » (‘dialogues’, avec leur protocole plus ou moins figé de relation interlocutive). Ce sont donc les liens entre personnages littéraires et le degré de latitude que leur octroient les codes dont ils relèvent qui seront étudiés dans un deuxième temps (v. infra « thème 2 »).

D’un autre point de vue, le lien social se voit questionné dans l’évolution des genres littéraires, artistiques ou idéologiques au sens large du terme. Ainsi le triomphe du burlesque dans les théâtres commerciaux parallèlement à la montée en puissance du théâtre de cour à sujet plus sérieux est-il un phénomène bien connu révélateur de la scission du lien qui unissait jusque-là élites et public populaire dans le corral. Les hommes du baroque et a fortiori de la société néo-classique espagnole ont eu à repenser leurs liens sociaux, à affronter des phases de réajustement de ceux-ci, un réajustement impulsé parfois depuis les strates les plus hautes de l’Etat (projets d’Olivares autour du concept de noblesse de mérite). 

Ainsi, l’imaginaire du lien social sera-t-il étudié à travers ses représentations dans les discours de l’Espagne baroque et néo-classique — avec des incursions ponctuelles dans l’Espagne médiévale — en termes de codification et de rupture et l’on s’interrogera sur la portée des discours de rupture (réels discours innovants ou discours de rupture codifiés et par là légitimants). 

Un dernier volet de cet imaginaire social hautement codifié méritera une attention privilégiée, l’imaginaire baroque et néo-classique entretenant des liens directs et indirects avec le monde contemporain, à travers la permanence, la redécouverte ou les adaptations des textes qui les constituent : quel est le devenir de cet imaginaire social hypercodifié dans les sociétés contemporaines « déliées », leur adaptation et leur fonction dans le contexte des XXe et XXIe siècles ? 

Nous nous attacherons aussi bien à la redécouverte de ce passé à la lumière des outils conceptuels, méthodologiques (théories du texte, sociocritique, génétique textuelle) et technologiques actuels qui en assurent la réception, qu’à la dimension compréhensive des héritages sociaux — identitaires — du passé, permettant aux sociétés actuelles d’imaginer ou d’élaborer les scénarii du futur. 

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1. Lien social et hiérarchie (de la hiérarchie sociopolitique à la contrainte religieuse) 

Dans les sociétés d’Ancien Régime qui caractérisent les mondes ibériques entre le Moyen Age et le XVIIIe siècle, le « lien social » fixe des stratégies de domination destinées à asseoir le pouvoir d’un groupe social sur les autres. La société fortement hiérarchisée de l’Espagne baroque repose sur des groupes donnés : l’aristocratie avec une définition et des valeurs, évolutives, de la noblesse ; une élite intellectuelle non noble, et qui construit sa revanche dans l’élaboration et la diffusion réussie des statuts de « pureté de sang » comme système calqué sur celle-ci mais permettant la réussite sociale de ce même groupe ; un tiers-état jaloux des privilèges des autres, etc. De tels ensembles sociaux méritent d’être problématisés et analysés en tant que formes d’échange symbolique et construction de relations interpersonnelles, avec l’objectif de légitimer et maintenir une structure ancienne, ou au contraire de constituer un nouveau monde, construit par ses membres, repris et amplifié dans les écrits littéraires, sur la base de représentations sociales et d’imaginaires collectifs, eux-mêmes sous-tendus par de fortes implications intersubjectives. 

L’enjeu de la réflexion sera de contextualiser la notion de pouvoir, envisagé sous le prisme de l’imaginaire des relations sociales et, partant, de l’étude des formes de socialités dans les œuvres. Nous nous attacherons particulièrement à l’étude d’une rivalité spécifique, source de bouleversement des constructions sociales : l’antagonisme entre une hiérarchie sociale basée sur la noblesse — héritière du Moyen-âge — et celle de la « pureté de sang » — née à la fin du XVe siècle et qui connut son essor à l’époque moderne. Comment la pureté de sang vient-elle imposer de nouvelles formes de représentations dans ses productions textuelles et linguistiques, dans le cadre géographique des mondes ibériques ? Cette transition fera l’objet d’un colloque international, « Les imaginaires du pouvoir dans les littératures hispaniques : de l’aristocratie dominante au règne de la pureté de sang ». 

Par ailleurs, l’imaginaire du lien social ne saurait être pensé, dans l’Espagne médiévale et baroque, en dehors de toute une idéologie religieuse. Amplement développés dans le théâtre et la littérature religieuse du Moyen-âge et du siècle d’Or, l’image de la Cité de Dieu, promue par la théologie d’inspiration augustienne, ainsi que le topique du Theatrum mundi légitiment l’un et l’autre l’existence de liens sociaux hiérarchisés qui ne seraient qu’une transposition de l’ordre divin. Mais la métaphore mélodique de l’« harmonie universelle », fait également émerger, paradoxalement, la possibilité de l’exclusion, qui transparaît dans les textes polémiques et les propositions politiques anti-juives et musulmanes, qui trouvent un prolongement dans les comedias du siècle d’or, où subsistent les figures du juif et du maure mais disparaissent en partie ou totalement celle du morisque et du marrane.

Ces différentes perspectives méritent d’être explorées dans leur portée idéologique, variable suivant les auteurs et les genres littéraires (autos médiévaux, passions, poésie mystique, théâtre hagiographique, dialogue, narration édifiante). Elles seront approfondies dans des journées d’études consacrées aux « Récits des cérémonieux urbains –processions, entrées-, images d’un ordre social contraignant», et aux « Discours exclusifs : la place du juif et du musulman dans les littératures religieuses ».

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2. Les systèmes de personnages littéraires : codes, mutations, transgressions

La place privilégiée que le théâtre occupe dans la mémoire collective laisse entendre qu’il ne s’agit pas là seulement d’esthétique. À bien observer sa position dans la vie sociale et le champ de la recherche scientifique, le théâtre constitue une maquette de société, un modèle réduit anthropologique d’une étonnante richesse. 
Les travaux antérieurs du LLCAA, menés en collaboration avec le Grupo de Investigación Siglo de Oro (GRISO) de l’Université de Navarra (UNAV), s’étaient essentiellement concentrés sur la tension entre la constitution du personnage et son référent historique, en s’interrogeant notamment sur la tendance du premier à se vider de son historicité au cours même du processus de sa construction. De fait, la perspective du colloque « Personne et personnage : l’Homo historicus et sa mise en discours » (2012) co-organisé par le LLCAA et le GRISO, était en grande partie référentielle. En nous basant sur les principaux résultats de ces travaux, nous proposerons une étude du personnage comme ‘membre’ d’un ensemble de personnages formant ‘système’, constituant ‘une ‘société’ (fictionnelle) codifiée par le genre littéraire auquel il appartient mais aussi par l’univers propre d’un texte ou d’un auteur donnés. L’ampleur du projet requerra la consolidation d’un réseau de chercheurs — a minima avec le GRISO de l’UNAV, avec l’équipe de Littérature Espagnole Médiévale et du Siècle d'Or (LEMSO) du FRA.M.ESPA (UMR 5136) de Toulouse Jean-Jaurès. Une série de séminaires et de journées d’études consacrés aux rhétoriques de ‘sociabilité’ des personnages littéraires, ou se focalisant sur certaines ‘figures-clefs’ des systèmes de personnages, seront des étapes préparatoires au colloque international « Le personnage théâtral et/ou l’être social dans l’Espagne baroque et néo-classique ».

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3. Le passé à la lumière du présent : résurgences, relectures, adaptations

Cette dernière thématique assurera l’articulation entre les perspectives contemporaine et diachronique du projet, portant un regard sur les appropriations sociales de l’imaginaire passé dans le présent. Sa finalité est d’explorer l’héritage culturel des sociétés de l’Arc Atlantique, de poser un regard critique sur le socle identitaire et social qui les constitue, afin de de comprendre leurs évolutions et, partant, d’imaginer de nouvelles formes de liens ou de normes sociales. Il prendra comme œuvres de référence les productions théâtrales comprises entre les XVIe et XVIIIe siècles, fondatrices de l’imaginaire collectif hispanique.

Deux types d’activités contribueront à cette réappropriation et à cette connaissance active du passé : 

  • une activité éditoriale, se proposant de mettre à disposition de publics variés de nouveaux corpus, recourant parfois à de nouvelles pratiques ou de nouveaux outils de transmission (exploitation numérique de corpus ou de bases de données), 
  • l’analyse des adaptations et des mises en scène contemporaines des imaginaires classiques, visant à les réactualiser dans le présent.

Dans le prolongement des études menées et des partenariats institués lors du précédent quinquennal, le LLCAA assurera l’édition critique de la Quinta Parte de Tirso, ainsi que l’édition scientifique annotée de La Santa Juana de Tirso de Molina (princeps et manuscrit), en collaboration avec l’Institut d’Etudes Tirsiennes (IET) du GRISO, engagé dans la publication des œuvres complètes du mercédaire. 

Le travail de recherche des doctorants du LLCAA sera également intégré dans un projet éditorial d’envergure, puisque la Edición crítica de Carlos V en Francia de Lope de Vega (thèse soutenue au cours de l’année 2014-2015) fera l’objet d’une publication par PROLOPE, groupe de recherche de la Universidad Autónoma de Barcelona, ayant pour finalité l’édition de toutes les œuvres dramatiques de Lope de Vega.

Le LLCAA sera quant à lui porteur d’un projet spécifique, « Acteurs et spectateurs au XVIIIe siècle», qui se situera à la croisée du travail de numérisation des données et de l’exégèse théâtrale. Ce projet aura pour finalité d’étudier les liens entre art théâtral et société au XVIIIe siècle — en Espagne et, plus largement, en Angleterre et en France — en prenant pour objet la figure-clef de l’acteur dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Situé à la charnière entre la fiction et le réel, à une période de transition entre l’époque classique et la modernité — encore mal connue pour ce qui est de l’Espagne — , l’acteur du XVIIIe siècle offre en effet une double perspective d’approche pour la compréhension sociale du phénomène théâtral. 

Les représentations fictives de l’‘acteur’ et celles du ‘spectateur’ (son ‘pendant’ dans la communication théâtrale), offriront un premier terrain d’étude, centré sur les représentations ‘en abîme’ des ‘personnages d’acteurs et de spectateurs’, dans une perspective comparative entre aires géographiques hispanique, française et anglaise. À travers les variantes développées (l’acteur jouant son propre rôle, le public représenté au sein d’une œuvre, l’acteur se mêlant au public, etc.), nous interrogerons les interactions que l’acteur et le spectateur exercent l’un sur l’autre, la fonction et le sens qui leur sont attribués, qu’ils soient révélateurs de la fonction normative ou transgressive du théâtre.

La deuxième approche envisagera l’acteur non plus dans sa dimension de ‘personnage’ mais comme ‘individu socialisé’, membre d’une troupe théâtrale. Il s’agira de dégager, par l’étude systématisée des distributions d’acteurs par saison théâtrale, les trajectoires vitales des acteurs et leur mobilité sur le territoire hispanique, de façon à appréhender la circulation des œuvres dans la péninsule, et prendre acte de l’adhésion ou de rejet de certains types de pièces ou de certains imaginaires en fonction des périodes ou des localités. 

Cette entreprise de catalogage impliquera l’élaboration d’un programme informatique et la définition d’un protocole de représentation numérique avant de pouvoir constituer cette constitution d’une base de données permettant même de dater des manuscrits par recoupements, voire de déterminer l’auctorialité de certaines œuvres. La collecte de donnée couvrira une période peu étudiée, la deuxième moitié du XVIIIe siècle espagnol, et s’étendra de la scène madrilène aux scènes de province. La méthode développée sera applicable à d’autres époques et d’autres aires géographiques.

Quant aux relectures et appropriations des textes classiques par la scène contemporaine, impliquant la reprise partielle ou totale des textes classiques, leur examen s’avère particulièrement pertinent dans la perspective du lien social. 
Certes, le théâtre classique continue d'occuper une place prépondérante au sein de la programmation théâtrale espagnole et hispano-américaine et de nombreux festivals, parmi lesquels Almagro, Mérida, Bogotá, etc. lui sont consacrés. Mais la production théâtrale étant difficilement dissociable du champ social dont elle est issue, quelles adaptations doit-on opérer pour qu’elle conserve son efficience par-delà les années ? Une œuvre théâtrale, fruit d’une société que nous avons définie selon l’angle de l’extrême hiérarchisation sociale conserve-t-elle le même pouvoir auprès d’une société dont les valeurs de cohésion sociale se sont distendues ? C'est là que l'interprétation, terme à la fois critique et pratique, prend tout son sens. Les relectures et les appropriations contemporaines des textes classiques permettraient une interrogation sur les fables, une historicisation des intrigues, impliquant aussi bien un travail sur la matérialité du texte et du jeu que sur la performance théâtrale proprement dite. 
Quelles évolutions sont nécessaires pour maintenir ou pour reconstruire le lien entre le théâtre classique et un public contemporain ? Quels sont les processus textuels et scéniques utilisés par les auteurs et metteurs en scène pour que les textes classiques puissent préserver leur universalité ? Quelles réponses une pièce classique est-elle susceptible d'apporter aux problématiques contemporaines, comment contribue-t-elle à resserrer le lien social entre les différents acteurs de la communication théâtrale ? Allègements, adaptations, relectures, processus scéniques renouvelés seront au cœur de notre étude.