Laboratoire Arc Atlantique (LLCAA)


Déterritorialisation des arts et déplacement des liens sociaux

 Axe 1

Un premier mouvement d’ensemble rassemblera les membres appartenant aux secteurs de recherche qui se consacrent à la production littéraire et aux formes discursives contemporaines, aux études sur le genre, à l’approche des productions artistiques (peinture, photo, cinéma). La problématique concernant cet aspect suivra la perspective épistémologique qui suit. 

  1. Normes et sujet
  2. Représentations hybrides et intermédiales
  3. Déterritorialisation des lignes de domination (lignes de genre...) 

1. Normes et sujet

Les sociétés modernes se définissent par des pratiques mais aussi par des représentations d’elles-mêmes. Au Moyen Age, la société se pensait en termes religieux. Et comme le XVIIe siècle a pensé la société en termes politiques, les XIXe et XXe l’ont fait en termes sociaux. Mais la société « sociale », qui se définit par le travail, les classes sociales, l’action transformatrice, s’est aujourd’hui écroulée, mise en faillite par un capitalisme spéculateur et globalisé. Face à l’affaiblissement des institutions sociales, ne restent que des individus qui ont perdu leur capacité d’agir. Quel est alors le sens du lien social ? Quelle forme prend-il dans les arts et les lettres contemporains ?

La réflexion menée par les EC contemporanéistes de l’unité — anglicistes et hispanistes — prendra appui sur une phase de conceptualisation préalable visant à:

  1. situer ou à définir le(s) « sujet(s) » dans cette société apparemment « déliée »

  2. ... avant de considérer les manifestations littéraire et artistiques découlant de ce positionnement, pour le refléter ou le contrarier.

Poursuivant le dialogue fécond entre philosophie, littérature et arts, engagé lors du précédent quinquennal — colloques « Philosophie et littérature » (2010), « L’existentialisme en Espagne et chez les philosophes de l’exil » (2013), « La question de la différence » (2014) —, seront examinés lors de séminaires transverses divers concepts liés au « lien social », les définitions du « sujet » et d’« individu », les déplacements de sens subis sous le coup des évolutions du champ social. 

La collaboration avec le département de philosophie de l’université de Zaragoza (UNIZAR) et le CRPHLL (EA 3003) se poursuivra autour de la problématique du sujet contemporain, à travers un colloque « Normes et sujet » (sept. 2016). De Bourdieu à Foucault, on n’a cessé de s’interroger sur la manière dont les normes qui traversent le champ social déterminent les sujets qui y sont situés. Soit parce que de tels sujets doivent s’y soumettre ; soit parce qu’ils les intériorisent de telle façon qu’ils sont agis par elles sans s’en apercevoir ; ou encore, parce que le sujet social ne serait qu’un effet de cette norme. La notion de sujet s’en trouve profondément dévaluée, ce dernier surnageant à titre d’effet de surface sur le cadre normatif qui le constitue. Comment, dès lors, concevoir le lien social autrement que comme une abstraction ? Quelles figures du sujet sont encore disponibles pour penser un rapport intersubjectif qui ne soit pas simplement interindividuel, c’est-à-dire où la séparation prime sur le lien ?

Prenant appui sur ces fondements théoriques, les membres de l’unité s’attacheront en premier lieu à la dimension de la littérature et des arts en tant que « mode de représentation du réel », pour scruter la façon dont les formes artistiques (littérature, image fixe, cinéma…) rendent compte de la transformation de nos sociétés contemporaines. Les oeuvres de création entérinent-t-elles l’effondrement de la « société sociale » en mettant en scène cet individu privé de sa capacité d’action dont parlent les sociologues, sans repères ni sans désirs ? Ou proposeraient-elle une alternative fictionnelle à l’affaiblissement de nos institutions sociales?

Dans le domaine de la fiction contemporaine, qui exploite les possibilités offertes par le questionnement des frontières génériques, le réinvestissement de genres traditionnels (roman historique, roman policier, roman noir…) incite assurément à une mise en regard comparatiste de ces formes, à travers le prisme du paradigme de pensée contemporain, centré sur la notion d’individu. Dans un monde dépourvu de consensus idéologique, quelle grille d’interprétation du réel les écrivains proposent-ils ? Prennent-ils simplement acte de l’impasse éthique et cognitive qui caractérise la postmodernité, ou en dépassent-ils le désert éthique pour affirmer la possibilité de créer une communauté solidaire, unie par un sentiment d’appartenance intersubjective à un socle de valeurs partagées ?

Parmi ces réactivations, le boom actuel du roman noir et du film policier, l’essor des manifestations culturelles « autour du noir », invitent spécifiquement à une réflexion axée sur le « lien social ». Dans quelle mesure la crise que nos sociétés traversent (d’une ampleur comparable à celle qui secoua le début du XXe) motive-t-elle la résurgence de ce genre romanesque et cinématographique ? Le détective privé du XXIe siècle figure-t-il encore une capacité de résistance ou, au contraire, l’échec de toute tentative individuelle (et a fortiori collective) de rébellion au cœur de l’effritement social ? Les journées d’étude consacrées à « l’imaginaire social dans le roman et le film noirs actuels – Aller-retour des Amériques à l’Europe » (Pau et Nanterre) exploreront la façon dont les films et séries télévisuelles nord-américaines comme Breaking Bad, ou les littératures hispaniques — celles de Carlos Salem ou Rafael Reig, par exemple — travaillent les « stéréotypes du noir » à travers le filtre de détectives privés — dignes héritiers de Spade ou Marlowe —, qui ne semblent plus guère savoir à qui ou à quoi opposer leur résistance.

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2. Représentations hybrides et intermédiales

Nous nous intéresserons par ailleurs aux créations et formes artistiques fragmentaires, dans leur capacité à métaphoriser la distension des liens sociaux. Les spécialistes du dialogue interarts et de l’intermédialité seront sollicités –issus du LLCAA, du CRPHLL ou de Bordeaux Montaigne pour examiner certaines productions hybrides — produits des nouvelles technologies digitales, et de l’esthétique audiovisuelle —, qui tentent de configurer littérairement ce nouveau modèle de réalité, fragmentaire et provisoire : les œuvres de la jeune génération Nocilla ou « generación mutante » (définie à travers les références à Walter Benjamin, Deleuze et Guatarri) mettent en scène des individus désorientés, en quête d’identité ou de modèles dans une société dont ils ne comprennent pas les codes. Clairement marquées par le paradigme de la rupture, elles pourront constituer un terrain d’étude privilégié, dans la mesure où leurs auteurs prétendent apporter à la littérature un nouveau paradigme esthétique qui ajusterait la fiction romanesque aux mutations sociales, culturelles et technologiques qui modifient notre rapport quotidien au réel. Elles ne seront pas considérées isolément, mais dans leur rapport à des courants concomitants dans les pays de l’Arc Atlantique, et feront l’objet d’un numéro spécial de la revue Líneas, « Œuvres mutantes et lien social ».

Si l'étude des arts comme « représentation des sociétés déliées », s’oriente en priorité vers une dimension symbolique des espaces artistiques interstitiels, métaphorisant la « rupture du lien social », il est une autre valeur primordiale de l’intervalle, propre aux « arts en dialogue », grâce à laquelle les formes en devenir viendraient remplacer les modèles préexistants et le principe dynamique se substituer au principe statique. 

La mise en synergie des arts implique en effet de franchir la ligne séparant les disciplines, de réviser les territoires propres aux uns et aux autres, d’abandonner un espace pour un autre, de parcourir un espace à la fois nomade et transgressif, si bien que les œuvres hybrides se définissent comme des métaphores spatiales, qui permettent d’évoquer les déterminations d’un territoire réservé à chaque art, leur territorialisation et leur déterritorialisation. En subvertissant le cadre ou les limites imposés à leur art, les créateurs se répandent dans un espace sans limites, s’inscrivent dans la contestation de l’ordre établi, dans un désir puissant de conquérir ou de reconfigurer le réel. 

Le lien social étant une histoire de relation d’individus « dans l’espace », nous partirons de l’hypothèse que l’impact de l’art dans la société trouverait une forme privilégiée dans ces déplacements des frontières de l’art. Les pratiques d’intermédialité et le dialogue inter-art — qui présentent les objets culturels comme des espaces ouverts, ductiles et évolutifs —, peuvent-ils agir comme une force de déplacement des liens sociaux ? 

Nous nous prendrons appui sur les pratiques des arts qui ne se limitent pas à élaborer des scénarios idéels du futur (discours et représentations utopiques) mais qui, par le questionnement des limites des arts ou de leur quintessence, s’affirment dans leur capacité à s’extraire de leur lieu d’assignation propre et à agir sur l’espace social.

Cependant, la réélaboration des liens sociaux par les arts ne s’orientera pas unilatéralement vers le futur, la compréhension du passé étant aussi un facteur de construction sociale. Nous prendrons appui sur la visée réflexive de certaines formes hybrides en pleine expansion depuis la première décennie du XXIe siècle, souvent à mi-chemin entre fiction et réalité (re-photographies docu-fictions, mockumentary, voire ethnofictions), permettant aux sociétés (européennes et américaines en particulier) de réfléchir d’un point de vue critique sur elles-mêmes, sur leurs racines historiques et leur imaginaire collectif.
Notre travail se situera à la croisée…

  • de la réflexion générale sur l’hétéronomie des arts, que nous étudierons dans le cadre de la Fédération Espace Frontière Métissage (« AXE 3, point 1 » du contrat 2016-2020 de l’EFM : « Autonomie et hétéronomie des créations littéraires et artistiques »), en collaboration avec les laboratoires ITEM et CRPHLL,

  • et de l’étude de cas spécifiques liés à la création contemporaine métaréflexive, qu’incarnent pleinement le groupe expérimental basque « Territorios y fronteras, Experiencias documentales contemporáneas » (UPV/EHU), et l’association catalane « Arqueologia del Punt de Vista » (Barcelona), mêlant tous deux création artistique et projets de recherche.

En nous appuyant, par exemple, sur les théories d’Aby Warburg, de Walter Benjamin ou de de Didi-Huberman , sur l’« image survivante », l’interposition ou le « montage des champs artistiques », notre objectif sera d’explorer la puissance heuristique des formes de représentations hybrides et intermédiales (photomontages, docu-fictions, etc.) qui créent une dialectique des formes, cassent les relations entre les images du passé, ouvrent les mémoires et font des images une question de connaissance et non pas d’illusion. A ce titre, nous étudierons les potentialités d’une vision moderne de l’image du passé et verrons dans quelle mesure la compréhension des héritages culturels et de ses identités peut servir la reconstruction identitaire, et permettre de renforcer la cohésion et la solidarité, dans un espace social a priori fragmenté par la problématique de la mémoire historique (par exemple à travers les traces de la guerre d’Espagne et des dictatures, péninsulaires et latino-américaines).

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3. Déterritorialisation des lignes de domination (lignes de genre...)

La modernité et la postmodernité ayant depuis longtemps pris leur distance face à la dimension mimétique de la représentation comme « fenêtre sur l’histoire », nous examinerons par ailleurs la puissance créatrice ou recréatrice de l’art, l’implication du symbolique dans les pratiques, qui correspond au second temps du mouvement de balancier conduisant « du réel aux représentations » / et « des représentations au réel ».

Nous reviendrons dans un premier temps sur la question des « liens sociaux » qui convoquent la notion d’espace « entre » individus ou groupes sociaux, déterminent des lieux d’assignation, définissent des territoires occupés, investis, ou au contraire laissés vides, et dessinent les contours de relations de dominations, de marginalité ou de solidarité, pour nous demander dans quelle mesure les arts permettraient de resignifier l’être humain et ses relations avec la société et l’environnement, de redonner du possible à son devenir et du sens à son existence. Il s’agirait donc de déterminer de nouvelles formes d’épistémologie capables de déplacer/dépasser les cloisonnements du monde, pour atteindre une alternative rendant opératifs d’autres modes d’« être en société ».

Parmi les objets d'études privilégés figureront les pratiques littéraires et artistiques véhiculant, de façon intrinsèque, une dimension déterritorialisante, qu’elles soient anciennes (trompe-l’œil) ou contemporaines (installations, performance…), fruits des avancées technologiques (les avatars, la réalité virtuelle, les produits de la cyberculture et de l’ère digitale), et qui…

  • questionnent ontologiquement le concept de « limite », en établissant de nouveaux liens entre les arts, ou entre art et réel
  • sortent de l’espace traditionnel des libraires, des musées, des galeries pour déborder sur l’espace social et faire irruption dans l’espace urbain ou sur le réseau du net…
  • … afin de remettre en question les structures établies, les lignes sociales de domination.

Dans la mesure où ces pratiques artistiques visent à déplacer les lignes sociales entre dominants et dominés, voix majoritaires et minorités, nous nous attacherons en particulier à:

  • la définition/ re-définition identitaire par la littérature, les arts, et les produits de l’industrie culturelle des groupes minoritaires ou vulnérables (« tribus », minorités linguistiques, ethniques, sociales…). 
  • la déterritorialisation des lignes de genre (masculin/féminin).

Cette problématique viendra prolonger et intensifier des collaborations engagées lors du précédent quinquennal avec les unités de recherche de l’ITEM et du CRPHLL, ainsi qu’avec le groupe Gradiva-créations au féminin, et avec la Fédération de Recherche Espaces-Frontières-Métissage (projet « figures et fondements de la misogynie », 2014-2015, « Le « genre », effet de mode ou concept pertinent ? », 2013-2014 ), en s’articulant sur l’un de ses futurs sous-axes : « repenser les frontières du masculin et du féminin ».

Dans le domaine des créations, hispaniques et anglo-saxonnes, comment le concept de « genre » a-t-il investi le champ de la création contemporaine, notamment celui de la littérature ? Qu’est-ce que les créations ont gardé de discours et d’outils théoriques — les pensées du genre mais aussi celles, plus nouvelles, du « care » et de « l’empowerment », largement développées sur le continent nord-américain et qui intègrent désormais le « paysage culturel » hispanique ?

En déjouant simultanément les frontières des genres/genders et des normes littéraires, ces créations proposent de nouvelles articulations du féminin et du masculin, « défont » les frontières des genres sans toutefois jamais proposer une quelconque utopie du neutre. Transparaît plutôt une volonté de refonder le lien intergénérique, volonté particulièrement notable dans le domaine de la création littéraire qui reprend, tout en la renouvelant, la tradition du texte « engagé », non pas dans le sens de la dénonciation d’une réalité (l’inégalité hommes/femmes, la persistance des stéréotypes, etc.) et de la défense d’une « cause » (le féminisme, l’égalité, etc.) mais dans celui d’un imaginaire qui, véritablement, serait « à l’œuvre », engagé dans le réel social, ainsi que le propose Jean Lauxerois : «L’œuvre est un ouvroir, le mouvement d’une ouverture qui vient d’outre et qui passe outre.»

Notre champ d’études se centrera sur la construction de réalités imaginales permettant de repenser l’une des articulations fondatrice de toutes sociétés, celle du masculin et du féminin, sur la dynamique de la différenciation de « régimes » (féminin et masculin) ainsi que sur les transferts idéologiques et géographiques au sein des « gender studies » qui feront l’objet de la réflexion d’un réseau chercheurs constitué entre le LLCAA, les universités de Bordeaux-Montaigne, Zaragoza, Toulouse-Jean Jaurès, le « Centre de dona i literatura » de l’université de Barcelona, entre autres (appels à projet « Réseau de chercheurs » de la CTP).

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