Laboratoire Arc Atlantique (LLCAA)


Imaginer le lien social : discours, représentations, projets

 Axe 3

Le troisième horizon d’études défini par l’unité de recherche LLCAA explorera la façon dont émergent ou ont émergé les représentations et les rêves du lien social. Comment les catégories intellectuelles et les croyances trouvent-elles leurs sources dans les structures sociales et comment, réciproquement, participent-elles à leur fonctionnement et à l’adhésion des individus ? Quels effets, quelles conséquences pratiques ces représentations ont-elles sur l’organisation sociale ? Quelles sont ensuite les réémergences discursives ou idéelles, à partir de l’imagerie infusée dans le social ?

Les médiations et négociations entre « l’imaginaire institué » et « l’imaginaire instituant » (Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, 1975), les relations entre les discours, les projets sociopolitiques d’une part, et les événements et manifestations de changement politique et social, d’autre part, structureront les recherches menées dans ce dernier axe. Seront considérés les discours et projets rêvés, formulés, voire élaborés dans les pays des aires anglophones et hispanophones, considérés dans une chronologie large. 

Les approches civilisationnistes, voire littéraires, seront associées dans une conception commune du langage, conforme à l’idée de construction sociale et discursive du réel.

  1. Utopies, identités, frontières
  2. Incarner les fictions et construire les identités (identités civiques minorités raciales...)
  3. Dire, dédire et contredire le lien social

Les deux premières thématiques nous conduiront de l’utopie, non pas considérée comme une rêverie abstraite ou une esquisse imaginaire et idéale de liens futurs, mais comme une utopie concrète, comme une conscience anticipante (Ernst Bloch, L’Esprit de l’Utopie, 1923), vers des formes de praxis participant de la construction ou de la déconstruction de certaines catégories sociopolitiques et de l’émergence ou de la consolidation d’identités, qu’elles soient fédératrices ou exclusives.

Si l’analyse des discours et de leur caractère performatif doit accompagner chacune de ces étapes, un temps spécifique sera réservé aux problématiques propres aux sciences du langage (troisième thématique), de l’utopie des échanges parfaits à la création de nouveaux codes linguistiques caractéristiques des réseaux sociaux. 

1. Utopies, identités, frontières

En inventant le terme d’utopie (1516), Thomas More jouait sur l’ambiguïté entre le ‘non-lieu’ ou le ‘lieu fictif’ (utopia) et le ‘lieu du Bon’ (eutopia) permettant l’établissement d’une société idéale. A la fois espace physique et espace anthropologique, vers lequel les individus projettent leurs rêves de vie en société, il peut toujours être perçu selon cette double dimension d’espace géographiquement délimité, impliquant des frontières, et de territoire accueillant des conduites individuelles et collectives, permettant l’élaboration d’identités diverses. A ce titre, la question de l’utopie permet de tendre une passerelle scientifique entre le projet de l’unité de recherche du LLCAA sur les ‘imaginaires du lien social’ et celui de la Fédération de recherche ‘Espace, frontières, métissages’ (EFM - Axe 1 : Constructions et constitutions d’espaces).

Utopie et territoires

Si le cadre géographique ayant accueilli les premières représentations imaginaires du lieu idyllique fut l’Europe, l’Amérique, perçue à sa découverte comme un territoire neuf, fut l’objet nombreuses projections imaginaires, le récit de l’utopie se doublant d’ailleurs d’un récit de voyage. Les « Utopies dans les Amériques » constitueront donc l’horizon de nos recherches, depuis la découverte de Christophe Colomb à nos jours, complétant en cela un premier volet organisé par la Fédération EFM « Ils ont fait les Amériques » (2012).

A travers l’étude de ces utopies — présentes dans des textes littéraires ou politiques — nous interrogerons la représentation de soi dans l’espace, les constructions de réseaux sociaux et identitaires, mais aussi les réflexions et enjeux politiques, la fabrique du local et du religieux. Dans leur versant plus nettement spatial, les utopies et dystopies entraîneront une réflexion sur la recomposition des territoires, une définition des frontières, qu’elles soient imaginaires ou réelles. Notre réflexion s’organisera en plusieurs temps, à travers la mise en place d’un séminaire annuel permettant de définir les concepts à l’œuvre (conférences de professeurs invités), la publication d’un numéro de Líneas (été 2017, n° 11, « Utopies et lieux de construction identitaires dans les Amériques »), et des journées d’étude interdisciplinaires organisées sous l’égide de la Fédération de recherche, réunissant géographes, historiens, spécialistes de littérature et de philosophie.

Les utopies rétrospectives

Mais l’utopie a beau se tourner, en apparence, vers une construction future, le rêve d’un monde meilleur se construit le plus souvent en référence à une origine mythique et idéalisée, à un âge d’or caractérisé par l’harmonie avec les autres et avec la nature, le présent considérant quant à lui que cet idéal n’est pas réalisé, qu’il y a un manque.
A quels moments ces utopies rétrospectives surgissent-elles ? Quelles formes adoptent-t-elles ? Nous pourrons par exemple étudier une utopie rétrospective actuelle, celle de la IIe république développée dans l’Espagne contemporaine. Comment cet imaginaire transparaît-il (dans la presse, les documentaires…) pour construire une idée de la société actuelle, ou définir des identités ? Une réflexion de fond sera réalisée avec les chercheurs du réseau RIVIC (constitué lors du dernier quinquennal), à travers l’organisation d’études de cas et d’un colloque sur « Les utopies rétrospectives — L’âge d’or des liens sociaux » (printemps 2019).

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2. Incarner les fictions et construire les identités

Cette deuxième thématique explorera essentiellement l’imaginaire du lien social « institué » — dans les failles duquel s’infiltrent des dynamiques de forces instituantes —, les habitus et systèmes de dispositions réglés, qui créent des sentiments d’appartenance ou d’exclusion, installent des relations d’union ou d’opposition aux autres et établissent le périmètre de leur propre identité.

Récits efficaces : de l’individuel au collectif

Identité/nation/narration forment à n’en pas douter une triade constitutive. Dans un essai Nation and narration (1990), l’historien indien Homi Bhabha, l’un des initiateurs des études postcoloniales aux Etats-Unis, disait qu’il n’y a pas de nation sans un récit sur ses origines, ses héros et ses luttes, capable de lier entre eux une multiplicité de sujets du moment où les anciens la racontent aux plus jeunes. Même dans le cas des nations sans Etat, même dans l’exil ou la diaspora, lorsque les membres d’une communauté sont éloignés les uns des autres, la nation est une narration que les individus entraînent avec eux. Le « nous » est toujours le protagoniste d’un récit, d’un mythe, dont la transmission établit un lien d’identité entre une multiplicité de sujets. Nous voulons étudier la constitution de ces identités narratives dans différents ensembles sociaux de l’Arc atlantique, mais plus spécialement dans les Amériques. Pour cela, nous envisageons de monter un projet ECOS Sud avec l’Université de la Plata, qui inclurait, côté français, la réalisation d’un numéro de la revue Líneas consacré à l’« incarnation des fictions » : les récits de la nation, de la classe, de la minorité, etc., ont des effets politiques se traduisant en pratiques, en actions et en passions collectives.

Marqueurs identitaires : frontières internes et externes

Nous nous attacherons à l’étude des marqueurs identitaires constitutifs de groupes sociaux, révélateurs d’imaginaires fédérateurs ou au contraire discriminants et dévoilés à travers différents types de discours (politiques, historiques, juridiques, autobiographiques, ou littéraires). Seront au centre de la réflexion les marqueurs identitaires (inclusifs ou exclusifs) suivants :

  • la question de la citoyenneté ou d’une identité civique

La problématique de la citoyenneté parcourt les cultures européennes actuelles, étant par ailleurs intrinsèquement liée à la revendication d’une identité régionale, nationale ou européenne. L’organisation en automne 2014 de référendums en Écosse et en Catalogne, potentiellement porteurs de changements constitutionnels témoignent d’une quête constante d’identité, susceptible d’introduire des failles ou des déplacements dans le tissus social. Ces déplacements sous-tendent un questionnement plus large, l’indépendance écossaise pouvant mettre à mal l’unité d’un Royaume-Uni lui-même en proie à l’euroscepticisme, prêt à s’engager dans un référendum sur l’indépendance vis-à-vis de l’Union européenne. Le projet en préparation est susceptible d’adopter un terrain d’application variable. Initialement centré sur les évolutions constitutionnelles des Iles Britanniques (1997-2020), il pourrait s’élargir aux enjeux politiques et constitutionnels des référendums européens en général, envisagés selon les perspectives de l’analyse du discours (textes légaux, écrits politiques, articles de presse), des études juridiques et civilisationnelles. Dans sa configuration la plus large, il devrait impliquer un dépôt de projet auprès de l’ANR ou du programme Horizon 2020 (défis 8 « sociétés réflexives innovantes »), permettant d’associer des acteurs français, espagnols et anglo-saxons.

Directement lié à la perspective adoptée par la Fédération « Espaces, Frontières et Métissages », il rejoindrait l’axe stratégique transversal « Transitions », proposé en tant que projet d’établissement de l’UPPA, puisqu’il comprend une étude des mutations. A minima, ce projet inclurait trois volets, le premier questionnant les enjeux politiques et constitutionnels du référendum écossais de septembre 2014, le deuxième abordant la question de l’euroscepticisme du Royaume-Uni, le dernier enfin impliquant un élargissement au-delà des Îles britanniques, à travers une analyse comparée des cas de l’Écosse et de la Catalogne.

  • les distinctions raciales (prégnantes dans le monde Méditerranéen et les Amériques, dans les sociétés coloniales, postcoloniales et contemporaines).

Dans les sociétés coloniales, postcoloniales et même contemporaines, la recherche d’une autre société ou d’une plus forte cohésion nationale a généré des discours à l’égard des Indiens, des Noirs et de la population de couleur en général, révélateurs d’imaginaires discriminants ou au contraire fédérateurs, suivant un ensemble de paramètres qu’il conviendra de mettre au jour.

  • la remise en question du tissu social par l’exploration des marges (sociales, politiques, idéologiques…).

Dans la lignée de journées d’étude sur le mouvement libertaire espagnol organisées en 2015 par l’unité du LLCAA, nous nous intéresserons aux en-dehors de l’anarchisme espagnol, envisagés selon une double perspective, liée d’une part au positionnement du mouvement libertaire dans la révolution et, d’autre part, au rôle joué par les femmes libertaires dans ce même mouvement. Le terme d’en-dehors lui-même souligne le positionnement du mouvement libertaire, aussi bien opposé à la société bourgeoise démocratique qu’à l’anarchosyndicalisme. L’objet de nos recherches sera d’opérer une synthèse politique et sociétale des diverses formes prises par le mouvement libertaire espagnol en dehors de l’anarcho-syndicalisme confédéral de la CNT.

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3. Dire, dédire et contredire le lien social

Sur le plan de la spécialité des sciences du langage (discipline présente au sein du LLCAA et de l’unité de recherche CRPHLL), la plupart des actions retenues permettront des contributions utiles puisque la langue et les formes discursives font sans cesse partie des champs d’étude.

L’objectif sera d’observer et d’étudier les formes nouvelles d’expression et de communication entre individus qui apparaissent et se développent sur internet. Il s’agira de déterminer si les groupes sociaux qui se forment adoptent une langue particulière avec des caractéristiques propres. Nous aborderons par ce biais le problème des langues des minorités et des variétés des langues dominantes. Nous tenterons de déterminer si les forums, les groupes de discussion, les blogs ont un effet normalisateur en confortant les langues dominantes dans leur rôle hégémonique, s’ils contribuent à former des lingua franca ou si au contraire ils assurent la survie de langues minoritaires ou de dialectes. Ce travail sera réalisé à partir d’un corpus constitué avec des logiciels spécialisés dans la collecte de données dans les forums de discussions. Ce volet inclura également une réflexion sur la terminologie. A partir d’un domaine défini (par exemple une maladie comme le SIDA), nous verrons la façon dont la dénomination, les néologismes, les emprunts traduisent des évolutions dans la perception, la compréhension, l’acceptation, le jugement social. Cette recherche se concentrera sur les changements et les renouvellements dans la méthodologie de la terminologie qu’entraîne l’étude des réseaux sociaux.

Un deuxième volet concernera l’utilisation de la langue dans les rapports sociaux, et en particulier dans l’adaptation d’un locuteur à un autre : modulations, modalisation dans des discours spécialisés (discours politique notamment) ou non spécialisés.

Ces travaux seront ponctués par deux journées d’études :

  • Journée d’étude 1 : « L’accommodation en linguistique » (2016)
  • Journée d'étude 2 : « procédés de négociation en linguistique » (2017)

Ces journées seront co-organisées avec les linguistes du CRPHLL et du laboratoire CLIMAS (Bordeaux Montaigne), et seront suivies d’un colloque sur « Les modalités intersubjectives » (mars 2018).

Le discours peut se concevoir comme un espace conceptuel où agissent et interagissent les subjectivités des co-énonciateurs en présence. Il s’agit ici d’étudier cette subjectivité sous l’angle de la modalité telle qu’elle est conçue en linguistique, et plus particulièrement les notions de possible et de nécessaire. La réflexion sur la construction du modèle s’orientera vers l’interprétation sémantique à donner au jugement modalisé, dans une perspective comparatiste (anglais, espagnol, français).